Lorsque Ava, sa suivante Sophie et Rupert arrivèrent à l’aéroport Charles de Gaulle, un chauffeur envoyé par tante Maureen les attendait déjà. Sophie, ravie de retrouver sa ville, ne cachait pas son enthousiasme, mais Ava remarqua que Rupert, le stoïque britannique, fronçait les sourcils face à la conduite du Français. Les conducteurs français et italiens étaient sa bête noire — trop casse-cou, disait-il.
Heureusement, la circulation était fluide, Paris était presque désert en août et ils atteignirent rapidement l’avenue Montaigne. Leur destination ? L’un des refuges préférés de tante Maureen dans la Ville Lumière : le Plaza Athénée. Elle avait visité des dizaines d’appartements dans la capitale sans jamais trouver exactement ce qu’elle cherchait. Choisir son château à la campagne avait été bien plus simple. Pourtant, elle rêvait toujours d’un pied-à-terre d’exception, mais la perle rare continuait de lui échapper.
En pénétrant dans le hall somptueux de l’hôtel, dont le sol en marbre poli miroitait sous les grands lustres, un homme élancé les attendait près de l’une des imposantes colonnes cannelées.
— Lumina Ava, quel plaisir de vous revoir, l’accueillit chaleureusement le directeur de l’hôtel, lui tendant la main.
Ava la serra, et il garda la sienne une fraction de seconde de trop avant de la relâcher enfin. Elle avait souvent accompagné sa tante au Plaza, où elles étaient toujours reçues avec une attention exquise.
— Moi aussi, Lionel. Ava promena son regard sur le vaste hall. Ça a changé, non ? Vous avez fait des travaux ?
— De nouveaux lustres et encore plus d’or. Nous avons visé la grandeur sans la décadence, répondit-il avec un sourire amusé.
— C’est superbe. On ne se trompe jamais en ajoutant plus d’or, approuva Ava en levant les yeux vers les hauts plafonds ornés de dorures.
— En effet, superbe, murmura Lionel.
Lorsqu’elle se tourna vers lui, elle surprit son regard posé sur elle.
Les alphas étaient vraiment des proies trop faciles, pensa Ava.
Sophie leva les yeux au ciel, et Lionel se reprit aussitôt.
— Permettez-moi de vous accompagner à votre suite. Votre tante est parmi nous depuis quelques jours déjà, elle attendait votre arrivée avec impatience.
Ils empruntèrent un ascenseur discret, à l’écart du hall, jusqu’à la suite royale, la résidence de quatre chambres que tante Maureen réservait systématiquement lors de ses séjours à Paris. Elle recevait souvent du monde et, parfois, certains invités y passaient la nuit.
Dans l’élégant salon, où des lustres à étages éclairaient de moelleux tapis en cachemire, un bouquet de pivoines colorées attendait Ava. Elle aperçut également une carafe d’eau infusée au concombre, une bouteille de champagne Krug et un panier de fruits de saison. Juste à côté, deux boîtes de macarons, Pierre Hermé, ses préférés.
Elle se pencha pour humer le parfum des fleurs.
— Quelle délicate attention, je vous remercie, dit-elle avec un sourire reconnaissant. Puis, relevant les yeux sous ses longs cils, elle ajouta : vous semblez connaître le chemin qui mène à mon cœur, Lionel.
Elle lui offrit un sourire éclatant. Jouer avec l’attention des alphas était une habitude, un jeu bien innocent qu’elle pratiquait presque naturellement. Elle se demandait parfois si elle s’en lasserait un jour. Mais Lionel était un homme charmant, et il méritait de se sentir apprécié.
Il déglutit avec difficulté.
— Nous sommes toujours ravis de vous accueillir parmi nous, répondit-il d’une voix légèrement rauque. Si je peux faire quoi que ce soit pour rendre votre séjour plus enivrant, je veux dire, confortable, n’hésitez pas à me le faire savoir.
Derrière lui, Rupert s’éclaircit bruyamment la gorge.
Lionel se redressa aussitôt.
— Je vais vous laisser vous installer. Le majordome ne tardera pas à monter avec vos bagages.
Ava se pencha légèrement vers lui.
— Merci, Lionel. Je me sens toujours chez moi ici.
Elle lui tendit la main, et Lionel la prit avant d’y déposer un baiser. Ses lèvres y restèrent un instant de trop.
— Nos clés, s’il vous plaît ? intervint Sophie, impatiente.
— Bien sûr.
Visiblement troublé, Lionel tendit deux cartes-clés avant de jeter un dernier regard à Ava, hochant brièvement la tête avant de prendre congé.
À peine la porte refermée derrière lui, Ava entendit Rupert soupirer.
— Quoi ? demanda-t-elle.
Rupert secoua la tête.
— My Lady, chaque fois que je vois à quel point un Alpha peut perdre ses moyens quand vous flirtez avec lui, je me demande bien pourquoi ils dirigent notre monde.
Ava éclata de rire.
— Tu es terrible, Rupert.
— Toujours la même chambre, Lumina ? demanda Sophie.
— Oui, merci.
Un coup à la porte annonça l’arrivée du majordome et des valets, qui entrèrent pour déposer les bagages. Ava s’éclipsa sur le balcon, profitant de la vue imprenable sur les immeubles haussmanniens et, au loin, la tour Eiffel. Elle ne s’en lassait jamais. Après avoir pris quelques photos, elle envoya des messages rapides à ses proches pour les prévenir qu’elle était bien arrivée.
À l’intérieur, Sophie avait déjà commencé à ranger les robes du soir, de cocktails dans l’armoire avec un soin méticuleux, tandis que Rupert soulevait sans effort une lourde valise.
Ava s’étira.
— J’ai besoin d’une douche. Faites ce que vous voulez en attendant.
Elle lança un regard malicieux à Rupert.
— Pourquoi pas une petite visite au lobby ? La rousse n’arrêtait pas de te dévorer des yeux.
— My Lady ? fit Rupert, feignant l’innocence.
— Bon sang, Rupert, amuse-toi un peu. Va t’envoyer en l’air. Je survivrai sans toi.
— Je préfère vous tenir compagnie, My Lady.
Ava sourit.
— Menteur.
— Avec tout le respect qui vous est dû, My Lady, je ne peux que protester, répondit-il, amusé.
— Sophie ? Tu ne veux pas aller voir des amis, de la famille, des amants d’antan ?
— Je préfère rester, Lumina.
— Très bien, faites comme vous voulez. Mais tante Maureen est partie faire du shopping, elle ne rentrera pas avant au moins deux heures, peut-être plus. Et moi, j’ai besoin d’une sieste, déclara-t-elle en attrapant ses affaires de toilette avant de disparaître dans la grande salle de bain en marbre.
Après sa douche, Ava décida de faire une sieste d’une heure. Lorsqu’elle ressortit de la chambre, Rupert et Sophie étaient installés dans l’un des salons, Rupert feuilletait la presse européenne tandis que Sophie tricotait.
Ils prennent vraiment leurs rôles trop à cœur, pensa-t-elle en secouant la tête.
Elle passa un moment sur son téléphone, parcourant les actualités de ses amis. Puis, lasse, elle ouvrit les derniers mails des organisateurs de son mariage.
Un cri aigu annonça le retour de tante Maureen.
— Ma douce, douce enfant ! s’exclama-t-elle en ouvrant les bras.
Vêtue d’une robe longue plissée en soie Georgette signée Chloé, avec son col lavallière, elle avançait d’un pas assuré, sa chevelure blonde tombant librement sur ses épaules. D’un geste négligé, elle tendit son sac à l’une de ses assistantes, déjà accablées sous le poids de plusieurs sacs de grandes maisons.
Ava se précipita dans ses bras.
— Tante Maureen.
Avec ses sandales compensées en cuir, tante Maureen la dominait presque. Elle l’enlaça comme si elles ne s’étaient pas vues depuis des mois, alors qu’elles avaient passé du temps ensemble à New York il y a à peine deux mois.
Maureen recula légèrement en la tenant par les épaules.
— Laisse-moi te regarder, ma colombe. À chaque fois que je te vois, tu es encore plus ravissante… une vraie merveille. Je comprends l’impatience et l’anxiété de ton fiancé, il doit mourir d’envie de planter ses crocs dans cette jolie nuque.
Elle déposa un baiser sur sa joue.
— Tu es divine en vieux rose, ajouta-t-elle en désignant la robe d’été fluide d’Ava
— Alors, dis-moi… Qu’as-tu fait au pauvre Lionel, petite coquine ? J’étais coincée avec lui en bas, et il n’a pas arrêté de parler de toi.
Ava haussa les épaules.
— Rien.
Rupert s’éclaircit la gorge. Ava lui lança un regard noir. Tante Maureen éclata de rire.
— Rupert, Sophie, comment allez-vous ? demanda-t-elle.
— Je vais bien, Madame Steiner, répondit Rupert.
— Bien, merci, ajouta Sophie, encore légèrement surprise qu’on s’adresse à elle. Les femmes de la haute société s’adressaient rarement au personnel, et encore moins pour prendre de leurs nouvelles. Mais Maureen Steiner n’avait jamais été comme les autres.
Tante Maureen fit un geste élégant en direction des portes.
— Allez donc flâner quelque part pendant que je bavarde avec ma nièce. Les filles, vous aussi. Je vous appellerai quand il faudra se préparer. Déposez mes sacs dans ma chambre et laissez ceux d’Ava ici.
Une fois ses instructions données et s’attendant, bien entendu, à ce qu’elles soient suivies, elle se retourna vers Ava, oubliant aussitôt les autres.
— Asseyons-nous, ma chérie. Mes pieds sont douloureux, déclara-t-elle en s’installant sur le canapé et en retirant ses chaussures d’un geste gracieux.
— Avant de partir, Rupert, soyez un ange et débouchez le champagne. Une femme en a toujours besoin après une longue séance de shopping.
Rupert esquissa un sourire et obéit, leur servant à chacune une coupe avant de s’éclipser discrètement.
Tante Maureen attrapa une télécommande sur la table basse et appuya sur un bouton. Seras-tu là de Françoise Hardy emplit la pièce, le volume réglé juste assez bas pour ne pas gêner la conversation. Sa tante disait toujours que personne ne parlait d’amour et de chagrin comme les chanteuses françaises.
Elle leva son verre une fois qu’elles furent seules.
— À nous.
Ava entrechoqua son verre contre le sien avant de prendre une gorgée.
— Alors, ma chérie, raconte-moi… Comment vas-tu ? Et comment avancent les préparatifs du mariage ?
— Je vais bien. Maman et Grand-mère organisent ce mariage comme une campagne militaire que Wellington lui-même approuverait. Je les laisse s’occuper de tout et je me contente de valider les choix quand elles me demandent mon avis. On s’est enfin mises d’accord sur les invitations, elles devraient être envoyées d’ici deux semaines, je crois. Elles ont réservé quatre lieux parce qu’elles n’arrivaient pas à se décider sur un seul. Et la pauvre Mrs Wentworth a été complètement mise de côté.
— Comme il se doit, ce sont les Harringdale qui paient.
— Tante Maureen, c’est aussi le mariage de son fils.
Sa grand-mère maternelle n’appréciait nullement Mrs Wentworth et ignorait systématiquement chacune de ses suggestions. Ava l’avait même entendue dire à sa mère que cette pauvre femme n’avait aucun goût.
Tante Maureen posa sa coupe et attrapa un élégant étui à cigarettes doré posé sur la table basse. Elle en sortit une cigarette fine et blanche, qu’elle glissa dans son long fume-cigarette serti de minuscules rubis et émeraudes. Une pièce d’orfèvrerie offerte par son mari.
Ava prit le briquet et approcha la flamme. Sa tante alluma sa cigarette, l’extrémité rougeoyant doucement. Elle ferma les yeux, inspira profondément, puis relâcha lentement la fumée, repoussant d’une main nonchalante ses longs cheveux blonds dans son dos.
— Et ton fiancé, comment va-t-il ? demanda-t-elle.
— Il va bien. Il me laisse carte blanche pour tout.
— Il a probablement trop peur de te contrarier… De peur que tu changes d’avis.
Ava hocha la tête.
En tant qu’Oméga Pure issue de l’une des plus anciennes et prestigieuses familles de la République Dorée, Ava était destinée à se marier jeune et surtout, à faire un bon mariage. Traditionnellement, les Omégas s’unissaient entre dix-neuf et vingt-et-un ans, à l’apogée de leur jeunesse, dans leurs années les plus fertiles. La plupart des mariages étaient arrangés, structurés comme des contrats, des transactions entre deux familles puissantes.
Dans la Haute Société, le mariage était une nécessité absolue, garantissant le prestige, l’honneur et la pérennité des fortunes. Les contrats d’union étaient souvent établis dès la puberté de l’Oméga, même avant, afin de s’assurer que leur lignée ne soit pas souillée par quelque nouveau riche aux goûts douteux ou, pire, par des va-nu-pieds qui n’auraient même jamais osé rêver d’approcher leur caste. Les mariages d’amour existaient, bien sûr, mais uniquement si l’on avait la chance de trouver un partenaire acceptable au sein de son cercle privilégié.
Les familles de la haute société étaient prêtes à tout pour obtenir l’Oméga parfait pour leurs Alphas. Les Omégas de bonne naissance et plus encore les Omégas Purs—étaient si convoités que la famille de l’Alpha devait verser un Kerm, une dot, à la famille de l’Oméga. Le montant variait, atteignant souvent plusieurs millions de dollars, en fonction du nom, de la fortune et du statut de l’Oméga.
Les Wentworth avaient payé plus de cinq millions de dollars pour le privilège d’introduire une Oméga Pure Harringdale dans leur lignée. Au Moyen-Orient et en Asie, les prix du Kerm atteignaient des sommets vertigineux.
Ava, en tant qu’Oméga Pure, était une perle rare une singularité qui ne faisait qu’accroître sa valeur. Les Omégas pures étaient immédiatement reconnaissables : une senteur délicieusement envoûtante, une aura éthérée, des traits distingués, une voix douce, et des yeux dont la couleur changeait au gré de leurs émotions.
La société les vénérait pour leur grâce, leur charme et leur beauté, mais elle les convoitait et les contrôlait tout autant.
Les Omégas Purs étaient traités comme des trésors, des trophées vivants pour les familles les plus puissantes. Beaucoup les adoraient, d’autres les enviaient, considérant leur capacité à captiver un Alpha comme le fruit d’un sortilège, ce qui était, évidemment, absurde.
Même parmi les leurs, ils avaient leurs détracteurs. Certains Omégas ordinaires jalousaient les privilèges accordés aux membres les plus rares et les plus enviés de leur caste. Pour certains, être un Oméga Pur était une bénédiction ; pour d’autres, une malédiction.
Mais Ava connaissait la vérité : un Oméga Pur bien né, si elle jouait intelligemment ses cartes, pouvait obtenir tout ce qu’elle désirait. Il lui suffisait d’exploiter les préjugés de cette société à son avantage.
Si les Alphas étaient aussi sensibles aux Omégas en général, et aux Purs en particulier, cela signifiait une seule chose pour Ava : malgré toute leur force et leur endurance, les Alphas étaient mentalement plus faibles. Elle avait rencontré des exceptions, des Alphas qui ne cédaient pas si facilement, qui ne se laissaient pas entièrement dominer par leurs instincts. Mais ils étaient rares. Et la rareté ne faisait pas la règle. Quant aux Omégas, ils n’avaient d’autre choix que d’être stratégiques, plus malins, plus intelligents.
Un Oméga donnerait naissance à d’autres Omégas de son espèce, mais surtout, il garantissait un héritier Alpha de sang pur, supérieur—du moins en théorie—en force et en intelligence. Ce prestige, cette certitude d’une lignée pure et puissante, était irrésistible pour les familles aristocratiques. Un Oméga Pur offrait une garantie encore plus absolue de cet héritage. Même au XXIe siècle, pour les traditionalistes, une chose comptait plus que tout : la pureté de leur lignée. Et lorsqu’elle s’accompagnait de richesse et de statut, cela devenait inestimable.
Tout le monde avait entendu les histoires d’Omégas Purs enlevés à leurs familles et revendus à prix d’or. Leur valeur sur le marché noir était vertigineuse. La seule façon d’éviter ce sort était d’être lié à un alpha le plus tôt possible. Mais tant qu’Ava ne portait pas cette marque au creux de son cou, les Alphas continueraient à rivaliser pour elle. Elle recevait encore des offres—pour son corps, pour son nom. À cause de cela, les Omégas impatients d’être unis la regardaient avec envie. Et avec colère, jalousant l’attention qu’elle attirait de la part des Alphas de sang bleu qu’ils rêvaient d’épouser.
Ava se moquait bien de ces idiots. Elle en avait déjà un, un homme qui l’adorait et qui lui offrirait toute la liberté qu’elle désirait.
Heureusement pour elle, son père n’était pas un traditionaliste. Il portait un regard plus moderne sur la vie, l’amour et l’épanouissement personnel. Elle lui était reconnaissante de ne rien avoir en commun avec son grand-père paternel, un extrémiste aux idées archaïques sur le rang, le statut et le genre. Son père lui avait laissé choisir son Alpha, un choix raisonnable et honorable, évidemment.
Et elle avait choisi Henri Randolph Wentworth III, alias H.
Ils se connaissaient depuis l’enfance. L’Alpha était amoureux d’elle depuis presque toujours. Sous la tutelle d’Ava, H. deviendrait l’Alpha parfait pour elle. Il faisait tout pour lui plaire, et lorsqu’il lui opposait de rares résistances, elle savait exactement comment les balayer. H. était un homme avide de son attention, complètement accro à elle, loyal, il l’aimait et lui offrirait la liberté.
Dans leur monde, le mariage n’était pas un obstacle pour un Oméga souhaitant poursuivre des études supérieures ou se lancer dans les affaires. L’argent qu’ils gagnaient leur appartenait entièrement. Pourtant, les traditionalistes au pouvoir tentaient toujours de limiter leurs libertés, cherchant à les contrôler avec des lois d’un autre temps. Trop de gens regrettaient une époque où les Omégas étaient plus dociles, plus soumis.
Si le pire devait arriver, H. ne laisserait rien perturber la vie d’Ava. Il ne permettrait jamais qu’elle soit malheureuse. Et elle s’était assurée qu’il en soit ainsi.
Ava n’avait jamais rencontré quelqu’un capable de faire battre son cœur plus vite, toutes ces absurdités que l’on trouvait dans les romans d’amour. Elle était toujours perplexe face à ses amies qui tombaient amoureuses puis en ressortaient comme d’une grippe passagère. Parfois, cela ressemblait à de la pire folie. C’était ridicule. Et jamais elle ne se mettrait dans une position où son bonheur dépendrait entièrement d’une seule personne.
On lui assurait que ça lui arriverait aussi, tôt ou tard. Comme si elle attendait ça. Comme si elle le voulait. Non, merci. Elle n’avait aucune envie d’être contaminée par cette aberration.
Elle se considérait comme pragmatique, l’amour était largement surestimé. Ce qui comptait, c’était l’harmonie des personnalités et, surtout, un Alpha dévoué et obéissant. Elle avait de l’affection pour H. Ils allaient se lier et construire une vie remarquable ensemble, fondée sur la stabilité, pas sur des élans irréfléchis.
Tante Maureen tapota sa cigarette contre le bord du cendrier, laissant tomber la cendre.
— Quand je pense que tu aurais pu devenir princesse britannique… Le prince était fou de toi. Tu méritais un titre. Maintenant, le pauvre a dû se rabattre sur cette duchesse autrichienne qui n’a même pas un quart de ton esprit ni de ta beauté.
Le grand-père maternel d’Ava avait travaillé pendant de nombreuses années pour l’ambassade américaine au Royaume-Uni, où il avait rencontré et épousé sa grand-mère, fille de comte. Pour une raison obscure, tante Maureen avait toujours cru qu’Ava finirait par entrer dans la famille royale.
— Je n’aurais jamais supporté tout ce protocole et d’être exhibée comme une pièce de musée. Je suis une républicaine convaincue, la monarchie appartient au passé.
— Mais enfin, Ava… ce titre ? Les gens auraient dû te faire la révérence ! protesta-t-elle avec une moue boudeuse.
Ava éclata de rire.
— Pas la peine. Sans parler du poids de faire partie d’une famille fondamentalement dysfonctionnelle. As-tu oublié que la dernière princesse de Galles a tenté d’assassiner son mari ?
Maureen but une gorgée de champagne.
— Tu as raison. De toute façon, j’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose de pourri dans cette famille. Mais enfin, renoncer à un prince pour un simple Wentworth, alors que tu avais des Ashford et des Fairfield à tes pieds ? Et les Villarceaux et les Albret ? Ça, c’est juste pour deux pays, sans même parler du reste du monde.
Oui, il y avait eu d’autres prétendants, et elle s’était demandé, un temps, si elle avait fait le bon choix. Mais aujourd’hui, elle en était certaine, H. était le bon. Sa gentillesse, sa générosité, son amour immense pour elle, sa volonté de tout sacrifier pour la rendre heureuse… C’était ce dont elle avait besoin pour bâtir un avenir solide, pour elle et pour eux.
— Qu’est-ce que tu as contre la famille de mon fiancé et leur clan ? Ils sont aussi anciens que les Harringdale.
— S’il te plaît. Pendant que nos ancêtres conquéraient et façonnaient le monde, les leurs devaient encore courir après des sangliers. Et puis, je n’ai jamais aimé Wentworth Junior, quel hypocrite.
— Je ne le porte pas non plus dans mon cœur. Son seul langage, c’est l’argent et le prestige. On croirait qu’il n’est même pas né riche.
Maureen caressa tendrement sa joue.
— Ma petite colombe sera mariée au printemps prochain… Comme le temps passe. Je me souviens encore quand tu essayais d’attraper mes boucles d’oreilles quand tu étais bébé. Toujours heureuse de ton choix ? Tu peux tout me dire, tu sais. Si besoin, je peux organiser ton évasion. Je connais quelqu’un qui fait de faux passeports absolument parfaits.
Ava rit.
— Je suis toujours heureuse.
Les mots lui vinrent naturellement, trop peut-être. Non pas parce qu’elle doutait de sa décision, mais parce qu’elle savait que dans son monde, hésiter, c’était inviter à la suspicion. Et Ava n’avait jamais été du genre à douter.
— Alors je suis ravie pour toi. Je sais que ton choix est réfléchi.
— Merci. C’est le cas.
— Et s’il se révèle décevant, il y en aura bien d’autres qui se battront pour avoir le privilège de te distraire.
Ava esquissa un sourire.
— Je sais.
Tante Maureen eut un sourire en coin.
— Oh, petite maligne… N’oublie jamais : la discrétion avant tout.
— Je n’oublierai pas.
— Et comment va oncle Richard ?
Son oncle possédait une maison de négoce en diamants en Suisse. Il était tombé fou amoureux de Maureen dès le premier regard, lors d’un gala de charité à Monaco. À l’époque, tante Maureen venait tout juste de terminer son pensionnat pour Omégas dans le Devon. Les négociations avaient déjà commencé entre sa famille et un Alpha londonien, mais l’idée d’épouser le terne Geoffrey Wilcox, 14ᵉ baron de Mowbray, avait rapidement perdu de son attrait face à la promesse d’une aventure irrésistible.
Ils s’étaient enfuis ensemble dès le lendemain du gala, à la stupeur générale, un grand scandale pour la haute société londonienne. Ses parents étaient entrés dans une rage folle. Quand Maureen et son mari revinrent trois mois plus tard, il y eut des cris, des menaces, mais au final, tout fut pardonné et Maureen gagna définitivement son titre d’enfant terrible de la famille.
Ava n’avait jamais vu sa tante et son oncle se disputer. Ils parlaient toujours l’un de l’autre avec respect et tendresse, et il ne lui refusait jamais rien. Ils avaient un fils, Arthur, son cousin—un Alpha capricieux, actuellement à Eton, qui accumulait les ennuis. Très tôt, tante Maureen avait compris que son fils unique ne deviendrait jamais un homme d’exception. Constatant son manque total de promesse, elle avait décidé depuis longtemps qu’elle n’imposerait pas au monde un autre exemple de cette médiocrité. Des années auparavant, elle avait annoncé qu’elle ne donnerait pas naissance à un deuxième enfant.
Ava savait que sa tante avait des amants, elle le lui avait confié, mais elle revenait toujours auprès de son mari. Cela faisait maintenant vingt ans qu’ils étaient mariés. Leur entourage s’attendait à des scandales, mais il n’y en avait jamais eu. Aucun cliché volé, aucune rumeur à se mettre sous la dent. Ava trouvait cela terriblement amusant : les requins de leur société étaient privés de tout ragot. Elle en était venue à la conclusion qu’ils avaient un accord, et que leur mariage fonctionnait parce qu’il était fondé sur l’honnêteté. Elle admirait cela. Elle se demandait si, un jour, elle aurait besoin d’un tel arrangement… pas si H. restait aussi possessif qu’il l’était aujourd’hui.
Tante Maureen écrasa sa cigarette à peine consumée dans le cendrier en cristal, laissa tomber son fume-cigarette sur la table basse et tapa joyeusement dans ses mains.
— Programme de ce soir : dîner au Jules Verne avec mes amis Vivienne et Serge. Vivienne est actrice, tu l’as vue dans ce film que tu aimais bien, sur la femme amnésique. Elle a couché avec un ancien président français, mais refuse de dire lequel. Serge, lui, est réalisateur et connaît le Tout-Paris. Tu vas les adorer.
Elle marqua une pause théâtrale.
— Et pour la pièce de résistance… le Louvre, de nuit.
— Quoi ?
— Ton oncle nous a eus des invitations pour un événement privé ce soir, sachant combien tu aimes l’art. Les Parfums de Tourenne et le Louvre ont collaboré pour créer des parfums inspirés des plus grands chefs-d’œuvre du musée, et plusieurs de tes favoris ont été sélectionnés. Je vais tous les acheter. Dis-moi que tu veux venir.
— Évidemment ! Oui, oui !
Tante, Maureen sourit.
— C’est à vingt-deux heures.
Elle se leva et se dirigea vers les sacs de shopping qu’elle avait apportés.
— Je t’ai pris cette robe rouge de chez Dior et des escarpins noirs. Heureusement qu’ils avaient déjà tes mensurations, pas besoin de retouches.
— J’ai rendez-vous avec eux vendredi pour récupérer d’autres pièces.
Ava attrapa la robe et se précipita vers le miroir, la tenant devant elle avant de se hisser sur la pointe des pieds.
C’était une robe en soie rouge éclatante, incarnant l’élégance intemporelle et la modernité dont Dior avait le secret. L’épaule asymétrique, associée à un drapé délicatement travaillé à la taille, offrait une silhouette flatteuse et sophistiquée. Ajustée au buste avant de s’évaser légèrement dans une coupe trapèze, elle tombait avec grâce jusqu’aux genoux. Le luxe de la soie, la pureté des lignes et le minimalisme du design en faisaient une pièce d’exception.
— Je l’adore, déclara Ava. Merci, tante Maureen.
— Merveilleux. Allons au spa, puis préparons-nous à être scandaleuses.
Elle traversa le salon en marchant comme un mannequin sur un podium.
— Je vise du spectaculaire : du transparent et des diamants. On sera partout sur internet et dans les journaux demain matin.
Ava éclata de rire devant ses pitreries.
— Maman ne va pas aimer.
— Je croyais que ma sœur s’était américanisée.
— Pas du tout. Je l’ai même entendue nous traiter de barbares.
Sa tante éclata de rire avant de se mettre à danser au rythme de C’est la vie de Marc Lavoine, dessinant de grands gestes théâtraux dans l’air.
— Viens danser, petite, dit-elle en lui tendant la main.
Ava la rejoignit.
***
Pendant le dîner, Ava se laissa captiver par les anecdotes de Vivienne et Serge sur le cinéma français. Après le repas, ils montèrent tous en voiture en direction de la rue de Rivoli, vers le Louvre. Rupert avait insisté pour conduire.
L’entrée se faisait uniquement sur invitation, et à l’intérieur, seul un petit comité était présent. Ava se réjouit de pouvoir admirer les œuvres sans être noyée dans une marée de touristes. Grâce à l’ami de son oncle Richard, François, directeur des relations extérieures du Louvre, elle eut accès à plusieurs pièces, dont certaines invisibles au public.
Mais une seule œuvre méritait toute son attention. Lorsqu’elle l’atteignit enfin, elle poussa un soupir, comme à chaque fois. Majestueuse, suspendue dans l’air, sur le palier supérieur de l’escalier Daru—Éphaé.
La statue de la divinité ailée, protectrice des Omégas, lui inspirait toujours un profond respect. Hypnotisée, Ava gravit les marches une à une, ses yeux rivés sur la sculpture hellénistique. Une fois arrivée à son sommet, elle se tint devant elle.
Un chef-d’œuvre de maîtrise et de mouvement. La déesse semblait braver les vents violents, sa robe de marbre ondulant comme si elle allait s’envoler. D’après la légende, elle avait appelé les dauphins pour sauver vingt Omégas de Rhodes. À cette époque, les Omégas étaient perçus comme des créatures lascives et dangereuses, capables de rendre les Alphas fous, de les monter les uns contre les autres, de leur faire oublier leur devoir. Ils avaient été condamnés à mort, mais la déesse leur était venue en aide.
Soudain, un frisson lui parcourut la nuque. Son cœur s’emballa, sa respiration se fit plus courte, une réaction instinctive inscrite dans les gènes des Omégas, un avertissement face à un prédateur potentiel. Ses yeux avaient changé de couleur, elle le savait, comme toujours lorsqu’elle ressentait cela. Son corps se tendit. Elle se retourna.
Personne.
Ses narines frémirent. Une odeur flottait dans l’air, à peine perceptible, boisée, musquée. Un Alpha, sans aucun doute. Ava scruta les alentours, cherchant l’origine de la senteur. Elle inspira profondément et ferma les yeux. L’odeur évoquait une forêt baignée de soleil, la douceur d’un après-midi paisible. Un instant, une part d’elle eut envie de s’y abandonner, de s’y lover comme on se laisse envelopper par la chaleur après une bourrasque glaciale.
Mais une odeur réconfortante pouvait être trompeuse. Un piège, peut-être.
Elle leva soudain les yeux vers la galerie. L’espace était plongé dans l’obscurité, une étendue de noir absolu. Pourtant, une fraction de seconde, elle crut percevoir un mouvement. Une vague, une brève distorsion dans les ténèbres. Puis plus rien.
— Lady Ava ?
La voix de Rupert brisa le silence.
— Votre tante a besoin de vous pour départager un pari sur Picasso.
— J’arrive, répondit-elle après quelques secondes.
Elle descendit lentement les marches, son pouls retrouvant son rythme normal. Mais avant de rejoindre Rupert, elle jeta un dernier regard vers la galerie. Toujours plongée dans l’obscurité. Pourtant, cette impression persistait, quelque chose avait été là.
***
Dans la galerie, un homme émergea des ténèbres, observant la jeune femme s’éloigner. Son téléphone vibra. Il décrocha sans quitter Ava des yeux.
— Oui ?
— C’est fait, annonça son interlocuteur.
— Merci.
— Quelle est la prochaine destination ?
— New York, répondit-il avant de raccrocher.
Là où tout avait commencé. Il rentrait enfin chez lui. Il avait attendu ce moment toute sa vie.
Et il ne ferait preuve d’aucune pitié. Il sourit.
— La vengeance est un dieu qui ne pardonne pas, et vous allez le rencontrer.
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